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à  p r o p o s . . .

Interview réalisée par

conservatrice du département pour la photographie

au Victoria and Albert Museum, Londres

Susanna Brown

Un sentiment de mystère entoure les paysages que vous photographiez, comment trouvez-vous ces endroits ? Ont-ils un attrait spirituel pour vous, ainsi qu’un attrait esthétique?

La plupart des images que nous avons faites ont été réalisées dans un rayon de 30 kms. Nous explorons lentement, consciencieusement un territoire, à la recherche de l'indicible, de l'impalpable. A la recherche d'une émotion, d'un frisson. A la recherche d'un rocher qui prendra des allures d'autel. A la recherche d'une bouillée d'arbres qui deviendra sanctuaire… à la recherche d'un arbre dont les racines s'enfoncent dans la terre et le tronc s'élève vers le ciel. Dans ce sens, en effet, nos images ont une part de spiritualité.



Les titres que vous choisissez, comme «Chaos» et «Ravage», et les images elles-mêmes transmettent un sentiment d'appréhension ou de catastrophe imminente. Quelles sont vos réflexions sur la notion de « fin du monde ».

Dans notre travail, nous voulons évoquer la notion de passage, d'entre-deux, d'entre la vie et la mort, d'entre la mort et la vie. Idée de fragilité, de vulnérabilité. Ces notions, bien qu'elles puissent paraître assez sombres au premier abord, sont aussi souvent liées à une notion d'espoir. Dans "Chaos", il y a cette notion de chaos où tout bascule, mais aussi celle de la naissance après le chaos. Dans l'image que nous avons intitulée "Chaos", les deux blocs de rochers qui entourent le corps peuvent à la fois représenter un tombeau, mais aussi le ventre de la mère. Double vision intentionnelle. Ambiguïté recherchée. Libre interprétation laissée à chacun.



Sur votre site, il y a un très beau poème qui commence par «Deux regards dont les trajectoires s’opposent». Sur ce thème de deux regardeurs, pouvez-vous expliquer votre démarche de travailler en duo, et de quelle façon cela diffère de travailler seul ?

Travailler à deux nous permet de nous dépasser, d'aller plus loin en s'épaulant l'un l'autre, de nous nourrir l'un l'autre et donc de nourrir nos images. Dans le texte auquel vous faites référence nous parlons de regards dont les trajectoires s'opposent (l'une montant vers le ciel et l'autre descendant vers les profondeurs de la terre), ce qui renvoi à nos personnalités profondes respectives et ce qui est à l"origine de l'ambigüité et de la double lecture de notre travail (comme mentionné plus haut).

Travailler à deux nous permet de nous conforter dans nos choix, mais aussi d'échanger nos points de vue, de nous remettre sans cesse en cause, de discuter, parlementer, jusqu'à pouvoir affiner chaque image dans sa totalité. Composition, cadrage, rien n'est laissé au hasard. Ce cheminement nous permet d'accéder à l'essentiel et nous évite de nous égarer (de nous éloigner de notre route). En chemin, il arrive aussi fréquemment qu'une même idée, une même vision surgit soudain simultanément dans nos deux esprits. 



Votre travail a été comparé à celui de l'art des peintres romantiques, et plus tard à celui des photographes pictorialistes.

Voici la définition du romantisme : « Le romantisme se caractérise par une volonté d'explorer toutes les possibilités de l'art afin d'exprimer les extases et les tourments du cœur et de l'âme : il est ainsi une réaction du sentiment contre la raison, exaltant le mystère et le fantastique et cherchant l'évasion et le ravissement dans le rêve, le morbide et le sublime, l'exotisme et le passé. Idéal ou cauchemar d'une sensibilité passionnée et mélancolique… »

Nous nous retrouvons effectivement parfaitement dans ce courant. Ce sont des sentiments, des valeurs que nous ressentons profondément.

En revanche, nous n'avons jamais été attiré par la peinture romantique et n'avons pas la sensation d'avoir été influencé par elle. Nous sommes beaucoup plus attirés par la peinture expressionniste.

Lorsque notre travail a été comparé à celui des Pictorialist photographers, à aucun moment nous n'avions pensé à ce rapprochement, même si une certaine similitude est évidente. Nous avons abordé ce travail photographique de façon très archaïque, instinctive, sans volonté de se référer à tel ou tel mouvement.